Rétrospective Jacques Rozier
Rétrospective de l’œuvre sensible et décalée de Jacques Rozier, l’un des cinéastes les plus discrets de la Nouvelle Vague, à la carrière atypique et libérée des modes de production traditionnels. Cinq longs métrages et de nombreux courts sont à découvrir, la plupart récemment restaurés et numérisés par la Cinémathèque française.
La liberté Rozier
Je dois à Rui Nogueira d’avoir fait la connaissance de Jacques Rozier, il y a une dizaine d’années. Il l’accompagnait au Casino de Montbenon, où nous avons déjeuné ensemble, dans les jardins. J’étais à la fois ému et impressionné de faire la connaissance là, à Lausanne, de ce représentant émérite de la Nouvelle Vague française dont j’adorais les films – en particulier le si léger et grave Adieu Philippine et l’inoubliable Maine Océan, découvert au Festival du film de comédie à Vevey en 1986.
Rozier arrivait avec des problèmes. Suite à la fermeture de divers laboratoires à Paris, il ne parvenait pas à extraire certains négatifs de ses films de la masse en faillite, car cela avait un coût. Nous l’avons alors aidé à le faire. Par la suite, grâce à l’énergie de la Cinémathèque française, avec notre soutien et celui de l'Institut audiovisuel de Monaco, il a été possible de restaurer une bonne partie de son œuvre.
«Découvert» par Jean-Luc Godard au Festival de Tours, où il montrait son deuxième court métrage, Blue Jeans, Rozier signe son premier long en 1962, Adieu Philippine, dont l’apparente légèreté romantique cache l’ombre de la guerre d’Algérie. Présenté et primé à la Semaine de la Critique à Cannes, considéré aujourd’hui comme l’un des films de référence de la Nouvelle Vague, Adieu Philippine aurait dû lancer sa carrière, mais, comme souvent avec Rozier, les projets avortés, le manque de financement ou simplement la malchance vont transformer son œuvre en un parcours du combattant, semé d’embûches et d’échecs commerciaux.
Car Jacques Rozier est un créateur profondément libre qui cherche une expression cinématographique résolument nouvelle, où le documentaire se mâtine de fiction, où les acteurs amateurs se mêlent aux professionnels, où le temps se dilate et se contracte, où l’inattendu est toujours présent pour vous emporter ailleurs. L’esprit, l’énergie et l’humour qui se dégagent de ses films leur donnent une extraordinaire jeunesse. En 1996, dans Libération, Rozier précisait: «J'ai un profond mépris pour les metteurs en scène qui dirigent le doigt tendu et l'œil rivé au viseur. J'exècre le viseur, c'est le signe du chef, ça ne sert rigoureusement à rien. Si on envisage le cinéma comme l'héritage des frères Lumière, alors il vaut mieux être réceptif à tout ce qui peut arriver lors du tournage, ne pas tout prévoir et quadriller à l'avance».
Il a donné certains de leurs plus beaux rôles à des comédiens comme Bernard Menez (dans Du côté d’Orouët et Maine Océan) ou Pierre Richard, qu’il a filmés, avec Jacques Villeret, dans l’étonnant Les Naufragés de l’île de la Tortue: «Jacques finissait toujours les magasins de pellicule et, à la fin de chaque prise, n’entendant pas ‹coupez!›, on devait meubler les silences, gérer la gêne du moment. Rozier se sert de tout ça. Ce n’est pas la ligne qui l’intéresse, c’est ce qu’il y a entre les lignes, les creux. Tout ce qui nous échappe, qu’on ne contrôle pas. Faire ressentir à quelqu’un quelque chose qu’il n’a pas l’habitude de ressentir, le voir s’en étonner ou ne pas s’en apercevoir. Il aime les points de suspension».
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Frédéric Maire
Restaurer Jacques Rozier
Jacques Rozier ressemble au personnage de René, le garçon qui apparaît dans son premier court métrage Rentrée des classes (film qui annonce, en 1955, les prémices de la Nouvelle Vague). Au lieu d’aller en classe, le jeune écolier fait l’école buissonnière et va se promener au bord de l’eau. Et s’il doit s’asseoir finalement derrière son pupitre, c’est pour faire le pitre et déranger ses camarades. Une histoire qui résume le parcours artistique imprévisible de Jacques Rozier.
Si le réalisateur influence encore aujourd’hui de jeunes cinéastes, c’est parce qu’il offre ce sentiment de liberté, de spontanéité et de fantaisie qui se dégage dans tous ses films, refusant sans cesse les contraintes de l’industrie classique du cinéma. Ses œuvres ont le ton et la forme qu’il leur accorde, graves et drôles à la fois, tantôt courtes, tantôt longues, en 35mm, 16mm et en vidéo. Le réalisateur, qui aime le mouvement et les histoires au bord de l’eau (comme Renoir et Vigo), sait couper avec audace, offrant un rythme inégalable, mais aime aussi faire durer ses séquences, toujours à la recherche d’une certaine vérité.
Dans la démarche de faire redécouvrir le cinéma de Jacques Rozier, la Cinémathèque française et la Cinémathèque suisse se sont associées, avec le soutien du CNC, pour retrouver les négatifs originaux, sauvegarder et restaurer la plupart de ses films. Une œuvre dispersée et fragile, composée de longs métrages qui ont marqué profondément l’histoire du septième art comme Adieu Philippine, Les Naufragés de l’île de la Tortue et Maine Océan, mais aussi de nombreux courts métrages, certains incontournables comme Paparazzi et d’autres discrets et oubliés (Roméos et Jupettes, Lettre de la Sierra Morena , Dans le vent...), sans compter les films tournés en vidéo, qu’il a fallu rechercher avec l’aide du réalisateur et de Michèle Berson.
Jacques Rozier a été présent tout au long de ces restaurations au laboratoire Hiventy, supervisant avec beaucoup d’attention et de passion l’étalonnage des films, le rendu photographique des images restaurées et la restitution numérique du son d’origine: différentes étapes qui nous ont permis d’explorer l’univers secret de ce cinéaste.
Hervé Pichard, directeur des collections films de la Cinémathèque française
Les longs métrages
Cinq longs métrages en soixante ans de carrière: Jacques Rozier a travaillé le format long à son rythme, en dehors des sentiers battus. Réalisé en 1961, Adieu Philippine est considéré par les Cahiers du cinéma comme «le film le plus Nouvelle Vague de la Nouvelle Vague». Dix ans plus tard, Du côté d’Orouët dénote une même volonté de laisser libre cours à l’improvisation à tous les niveaux du tournage, tandis que Les Naufragés de l’île de la Tortue, Maine Océan et Fifi Martingale dérivent doucement vers une forme de fantaisie et d’inventivité qui sonnent toujours juste.
Les courts métrages
Fraîchement diplômé de l’IDHEC, Jacques Rozier tourne en toute autonomie une série de courts métrages qui lui bâtissent une solide réputation dans le milieu. Qu’il s’agisse de portraits de jeunesse (Rentrée des classes, Blue Jeans, Roméos et Jupettes), de making-of en roue libre (Paparazzi) ou de métadiscours sur le cinéma (Comment devenir cinéaste sans se prendre la tête), Jacques Rozier jette les bases d’une œuvre cohérente, personnelle et sans précédent, basée sur l’observation du réel et la volonté farouche de ne jamais se reposer sur ses acquis.
Biographie(s)
Jacques Rozier
Né à Paris en 1926, Jacques Rozier est l’une des figures majeures de la Nouvelle Vague. Après des études à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), il tourne les courts métrages Rentrée des classes (1956) et Blue Jeans (1958), qui influenceront fortement Jean-Luc Godard et François Truffaut. Adieu Philippine, son premier long métrage, sorti en 1962, est particulièrement représentatif de l’esthétique de la Nouvelle Vague. Par la suite, le cinéaste réalise cinq longs et de nombreux courts métrages, au fil d’une carrière s’étendant sur soixante ans et marquée par une grande volonté d’indépendance. Il est également à l’origine de documentaires, de publicités et de feuilletons pour la télévision.
Evénement(s)
Soirée d'ouverture
Mercredi 12 janvier à 20:00
Soirée d'ouverture le 12 janvier
Premier long métrage de Jacques Rozier présenté au Festival de Cannes en 1962 par Jean-Luc Godard et François Truffaut, Adieu Philippine devient l'emblème de la Nouvelle Vague lorsqu’Eric Rohmer, alors rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, choisit une photo du film en couverture du numéro spécial de la revue consacré au mouvement cinématographique. Portrait générationnel lucide, en équilibre entre humour et contestation, légèreté et mélancolie, cette fiction joue avec la censure de l’époque
(le mot «Algérie» n'est pas prononcé une seule fois) et use de méthodes proches du cinéma néo-réaliste italien (équipe légère et mobile, caméra souvent tenue à la main, pas de son synchrone).
Ce film manifeste, enfin dévoilé à la Cinémathèque suisse dans sa nouvelle jeunesse après plusieurs «déprogrammations», servira d'introduction au cinéma de Rozier et permettra au public de retrouver le charme faussement insouciant du début des années 1960.
La numérisation 4K et la restauration 2K sont réalisées à partir des négatifs originaux image et son au laboratoire Hiventy. Le film a été restauré par la Cinémathèque française, sous la supervision de Jacques Rozier, avec le soutien du CNC, et en collaboration avec les Archives audiovisuelles de Monaco, la Cinémathèque suisse et Extérieur Nuit.
Chicca Bergonzi